AEDA

Association Etudiante pour le Développement en Afrique

1
juin 2008

De l’absence d’institutionnalisation au primat de l’entreprise politique.

L’observation de la scène politique gabonaise, depuis le renouveau démocratique de 1990, nous met en présence d’une opposition politique qui n’a pas réussi à s’institutionnaliser. En d’autres termes, l’opposition politique n’a pas pu se constituer en véritable institution. Par institution il faut, de façon générale, entendre, «  un ensemble d’actions ou de pratiques organisées de façon stable »[1]. Cette absence d’institutionnalisation constitue l’un des obstacles, du point de vue de l’analyse scientifique, qui empêche l’opposition politique d’assurer une alternance politique. Elle conduit par ce fait à brouiller la distinction entre opposition et pouvoir en place. Par ailleurs, elle peut revêtir un double sens[2] : D’une part elle peut être entendue au sens où l’opposition politique au Gabon ne bénéficie pas d’une reconnaissance constitutionnelle ou du moins juridique bien affirmée, laquelle se traduit par l’existence d’un statut de l’opposition. Un statut peut se définir comme un « texte ou ensemble de textes fixant les garanties fondamentales accordées à une collectivité, à un corps »[3]. L’érection d’un statut de l’opposition nécessite donc de « consigner dans un document, les droits et les sujétions, les moyens et les responsabilités devant permettre à l’opposition d’assumer sa fonction d’alerte, de critique et d’alternative à la majorité qui exerce le pouvoir d’Etat ».[4]    L’inexistence de ce statut pose le problème de la définition de l’opposition politique et donc de l’opposant  politique au Gabon. Devant cette difficulté de sens, l’opposition politique au Gabon doit être entendue dans notre réflexion comme la revendication d’un acteur politique du statut d’opposant suite à l’instauration du multipartisme[5]. Cette revendication qui inonde la scène politique gabonaise depuis 1990 fait apparaître une opposition politique dépourvue d’une posture homogène. L’hétérogénéité de l’opposition politique va se traduire par le fait que chaque opposant met en place une stratégie ou du moins adopte une attitude qui lui est propre. Les divers stratégies adoptées peuvent être regroupées en deux catégories : Il y a une stratégie fondée sur la contestation et une autre sur la modération. La variabilité des stratégies concerne aussi individuellement chaque opposant qui pourra jouer sur plusieurs tableaux, soit à la fois, soit au fil du temps. En somme l’inexistence du  statut de l’opposition conforte l’instabilité des acteurs qui se disent opposants. Cette instabilité est une résultante des stratégies des entreprises politiques constituées par ces acteurs en l’absence d’un statut de l’opposition.   D’autre part l’absence l’institutionnalisation de l’opposition politique au Gabon peut être entendue comme l’incapacité de cette opposition politique à s’organiser plus ou moins de façon structurée.  Ce déficit structurel[6] des partis politiques de l’opposition justifie leur incapacité  à s’imposer ou du moins à se constituer une place suffisamment importante sur la scène politique gabonaise et pose de ce fait un problème majeur. En effet le manque de ressources idéologiques, de ressources matérielles et la faiblesse relative à l’organisation tant interne qu’au niveau électoral de ces partis politiques pose aussi un problème de définition. Celui-ci se traduit par le fait que les partis politiques de l’opposition ne répondent pas aux critères officiels reconnus en science politique. Il s’agit plus précisément des critères définis par Lapalombara et Weiner. Selon ces derniers, «  les partis sont des organisations durables dont les membres se rassemblent au regard de projets politiques partagés, de valeurs communes, ou encore d’alliances d’intérêts »[7]. Ils rattachent ainsi l’existence d’un parti politique aux quatre conditions suivante : « 1) Une organisation durable, c’est-à-dire une organisation dont de l’espérance de vie politique soit supérieure à celle de ses dirigeants en place ; 2) Une organisation locale bien établie et apparemment durable, entretenant des rapports ; 3) La volonté délibérée des dirigeants nationaux et locaux de l’organisation de prendre et exercer le pouvoir, seuls ou avec d’autres, et non pas- simplement- d’influencer le pouvoir ; 4) Le souci enfin, de rechercher un soutien populaire à travers les électeurs ou de toute autre manière »[8]  Ne répondant pas à cette définition, les partis politiques de l’opposition politiques au Gabon vont plutôt constituer des entreprises politiques. Pour comprendre ce à quoi renvoient ces dernières, il faut de se référer à la littérature dont elles font l’objet. En effet nombre d’auteurs tendent à appliquer à la complétion politique plusieurs métaphores utilisées dans le domaine économique. Mais cette importation de notions économiques dans la sphère politique varie  selon les auteurs. Pour ce qui est de Max Weber et pour se limiter à lui, les partis sont «  des sociations reposant sur un engagement (formellement) libre ayant pour but de procurer à leurs chefs le pouvoir au sein d’un groupement et à leurs militants actifs des chances –idéales ou matérielles – de poursuivre des buts objectifs, d’obtenir des avantages personnels, ou de réaliser les deux ensemble »[9]. Il précise par ailleurs qu’ils «  peuvent constituer des associations éphémères ou permanentes, présenter dans des groupements de tout genre et former des groupements toute sorte……. »[10]. Il ajoute qu’ils « peuvent être de préférence orientés vers des intérêts personnels ou  des buts objectifs. En pratique, ils peuvent en particulier, officiellement ou effectivement, se borner à l’obtention du pouvoir pour leur chefs et à l’occupation des postes de la direction administrative parleur appareil. Ils peuvent surtout s’orienter consciemment……….vers des buts matériels concrets ou vers des principes abstraits…………Il n’est pas rare que le programme matériel d’un parti ne soit qu’un moyen pour provoquer les adhésions……….Les partis peuvent employer tous les moyens pour obtenir le pouvoir »[11]. Ce que Weber appelle parti, c’est l’entreprise politique. Celle-ci est présentée comme une relation sociale particulière qui fonctionne au profit des dirigeants. Elle peut aussi faire l’objet d’usages divers et procurer des profits différentiels. Par ailleurs, l’auteur met un accent sur le parti politique en tant qu’organisation et c’est à ce titre qu’il relève de la notion d’entreprise politique, laquelle conduit des individus à mettre en commun des ressources afin d’agir sur le scène politique. En somme cette approche fait bien apparaître la dimension personnelle des avantages ou intérêts que mettent en avant les entrepreneurs politiques. Même si les partis politiques de l’opposition au Gabon affichent un objectif de conquête du pouvoir, ce sont donc des intérêts personnels qui vont, pour la plupart, les animer, entraînant ainsi un déficit du point de vue de leur structure. Autrement dit, les entreprises politiques vont utiliser les procédés et les ressources des partis politiques pour parvenir à leurs fins. La relation entre l’absence d’institutionnalisation des partis politiques de l’opposition et le primat de l’entreprise politique paraît désormais évidente et peut être perçue dans les développements suivants :  Les partis politiques qui apparaissent sur la scène politique gabonaise à partir de 1990 sont désarmés du point de vue idéologique et organisationnel. En effet la nature de leur combat a changé. Il ne s’agit plus de s’opposer dans la clandestinité[12]. Il s’agit maintenant de rivaliser avec le pouvoir en place à travers la compétition électorale. Ignorant les règles du jeu électoral et parlementaire et ne bénéficiant pas d’un statut capable de les encadrer, certains partis politiques, se réclamant de l’opposition et convaincus de leur incapacité à s’imposer sur la scène politique, vont se constituer en entreprises politiques, lesquelles vont privilégier les avantages personnels au détriment de la conquête du pouvoir politique. Malgré cette absence d’institutionnalisation, certains partis politiques  vont tout de même se déployer sur la scène électorale. Mais ils seront très vite rattrapés par les faits en raison de leurs lamentables échecs aux élections politiques. Car la faiblesse de leur organisation interne va se répercuter sur leur organisation électorale contribuant ainsi à leur incapacité à conquérir l’électorat à travers une assise nationale. A partir de là vont aussi émerger des entreprises politiques qui grâce aux ressources[13] qu’elles détiennent vont pouvoir parvenir à leurs fins. Enfin d’autres  partis politiques vont pouvoir se dégager de ce schéma. En effet si l’absence d’institutionnalisation de l’opposition tend à les affaiblir sur le plan électoral, ils ne vont pas pour autant constituer des entreprises politiques. Au fond, il s’agit des  partis politiques  qui vont osciller entre le parti politique au sens de la science politique et l’entreprise politique.                                                                                    Alain Patrick NGYE,                                                                                 Doctorant en science politique. 


[1] Guy Hermet, Bertrand Badie, Pierre Birnbaum , Phillipe Braud, Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques, Armand COLIN, 6ème édition, 2005, p154.

[2] Cette approche de l’institutionnalisation de l’opposition politique est inspirée de la définition de l’institutionnalisation des partis donnée  par Yves Meny et Yves Surel dans Politique comparée Les démocraties Allemagne, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Montchrestien, 7ème édition, 2004, p65. Selon ces auteurs, l’institutionnalisation des partis peut être entendue dans une double perspective. Dans une perspective sociologique, « l’institutionnalisation se réfère à la transformation d’organisations plus ou moins structurées en véritables partis agencés pour la conquête et l’exercice du pouvoir politique ». Et dans une perspective juridique,  «l’institutionnalisation désigne, de manière plus étroite, la reconnaissance et l’intégration constitutionnelles des partis dans le système politique, ainsi que la définition de règles encadrant leur fonctionnement….. ». , ainsi que la définition de règles en     

[3] Le petit Larousse compact, 2004, p964

[4] El Hadji Omar Diop, les partis politiques dans le processus de transition démocratique des Etats d’Afrique noire francophone (Essai d’analyse comparative à partir de exemples du Bénin, du Cameroun, du Gabon, de
la Guinée, du Mali et du Sénégal),
thèse pour le doctorat de droit soutenu le 28 janvier 2005 à l’université Montesquieu Bordeaux IV, p394. 

[5] Il s’agit d’une définition subjectiviste de l’opposant politique, laquelle prend en compte l’opinion que les acteurs ont d’eux-mêmes. Cette définition s’oppose à la définition objectiviste qui est opposable aux opposants politiques. En effet ceux-ci ne disposent d’aucun privilège leur permettant de définir leur nature ou même leur activité. Ajouter qu’ici les sentiments des opposants politiques peuvent être réfutés grâce des critères objectifs. C’est par analogie à la définition des partis politiques à laquelle se réfère Jean-Marie Denquin dans Science politique, collection Droit fondamental, Puf, 5ème édition mis à jour, 1996, p294, que les termes « subjectiviste et objectiviste » sont utilisés pour définir l’opposition politique au Gabon.   . en ux opposants politiquessteteurs ont d’rend  p22.  

[6] Par structure, il faut retenir l’acception  mise en évidence par Dmitri  Georges Lavroff dans Les partis politiques en Afrique noire, collection Que sais-je ?,  Puf, 2ème  édition, 1978, p60. Il définit la structure des partis politiques de la façon suivante : « Par structure des partis politiques, il faut entendre non seulement leur organisation interne, mais aussi leur idéologie et les bases économiques et sociales sur lesquelles ils reposent ».    

[7]Guy Hermet, Bertrand Badie, Pierre Birnbaum , Phillipe Braud, Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques, Armand COLIN, 6ème édition, 2005, p 232.

[8]
La Palombara et Weiner (éd.), Political  parties and political development, Princeton, 1966, trad. Franç. dans  J. Charlot, Les partis politiques, recueil de textes, A. Colin, 1971, p22. 

[9] Max Weber, ECONOMIE ET SOCIETE omie et société/1 les catégories de la sociologie/1 les catégories de la sociologie, Pocket, Agora, 1995

[10] Idem p371.

[11] Idem p371-p372.

[12] Situation de l’opposition politique durant la période du monopartisme.

[13] Les ressources renvoient davantage au soutien populaire dont bénéficient les entreprises politiques.

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